22

 

Xavier travaillait sur la coque de l’Oiseau de Tempête quand deux drôles de visiteurs se présentèrent à l’atelier de réparation. Il confia les opérations aux singes pendant quelques minutes et se demanda qui Antoinette avait envoyé aux pelotes cette fois. Enfin, elle était comme son père : elle avait le chic pour ne pas envoyer promener les gens qu’il valait mieux ménager. Ce qui avait permis à Jim Bax de rester dans les affaires.

— Monsieur Gregor Consodine ? demanda un des deux hommes assis dans ce qui tenait lieu de salle d’attente.

Il se leva.

— Je ne suis pas Gregor Consodine.

— Pardon. Je pensais que c’était…

— Enfin, vous êtes chez lui, mais il est à Vancouver pour quelques jours. Je m’appelle Xavier Liu, fit-il avec un sourire avenant. Que puis-je faire pour vous ?

— Nous cherchons Antoinette Bax, répondit l’homme.

— Vraiment ?

— C’est assez urgent. J’ai cru comprendre que c’était son vaisseau qui était là, en cale sèche.

Xavier sentit ses poils se redresser sur sa nuque.

— Et vous êtes ?…

— On m’appelle M. Tic-Tac.

Le visage de M. Tic-Tac était une étude d’anatomie. Xavier voyait les os sous la peau. M. Tic-Tac donnait l’impression d’avoir un pied dans la tombe, et pourtant il se déplaçait avec la légèreté d’un mime ou d’un danseur de ballet.

Mais c’était l’autre qui l’ennuyait vraiment. Au premier abord, Xavier avait vu deux hommes, le premier grand et mince comme un croque-mort de bande dessinée, l’autre court et trapu, bâti comme un lutteur de foire. Le plus costaud avait la tête baissée et feuilletait une brochure sur la table basse. Entre ses pieds se trouvait une boîte noire qui ressemblait à une sacoche de plombier.

Xavier regarda ses mains.

— Mon collègue, M. Porky.

M. Porky leva les yeux. Xavier réprima un mouvement de surprise. Il avait le front rond, lisse, deux petits yeux noirs scrutateurs et le nez en trompette. Xavier avait vu des êtres humains plus bizarres, mais M. Porky n’avait jamais été humain. C’était un porcko.

— Salut, fit le porcko avant de se replonger dans sa lecture.

— Vous n’avez pas répondu à ma question, reprit le dénommé Tic-Tac.

— Votre question ?

— Concernant le vaisseau. C’est bien celui d’Antoinette Bax, n’est-ce pas ?

— On m’a dit de réparer la coque. C’est tout ce que je sais.

Tic-Tac eut un sourire et un hochement de tête entendus. Il retourna fermer la porte du bureau. M. Porky tourna une page de la brochure et quelque chose lui arracha un ricanement.

— Ce n’est pas tout à fait la vérité, n’est-ce pas, monsieur Liu ?

— Pardon ?

— Asseyez-vous, monsieur Liu, fit Tic-Tac avec un geste d’invite. Je vous en prie, mettez-vous à votre aise. Il faut que nous ayons une petite conversation, tous les deux.

— Je dois vraiment retourner voir mes singes.

— Je suis sûr qu’ils s’en sortiront très bien sans vous. Allez.

Tic-Tac fit un nouveau geste. Le porcko braqua sur Xavier son regard qui ne cillait pas. Xavier s’enfonça dans son siège en soupesant les options.

— Revenons à Mlle Bax. Les livres de bord, les informations à la disposition du public concernant les mouvements des bâtiments commerciaux indiquent que son vaisseau est celui qui se trouve actuellement en cale sèche, celui sur lequel vous êtes en train de travailler. Vous le savez, quand même ?

— C’est possible.

— Je vous en prie, monsieur Liu, vous n’avez vraiment aucune raison d’éluder ainsi. D’après nos informations, il existe une relation de travail très étroite entre Mlle Bax et vous. Vous savez parfaitement que l’Oiseau de Tempête lui appartient. En réalité, vous connaissez très bien l’Oiseau de Tempête, n’est-ce pas ?

— Mais qu’est-ce que vous nous voulez ?

— Nous aimerions dire deux mots à Mlle Bax, si ça ne vous ennuie pas.

— Là, je ne peux rien pour vous.

Tic-Tac haussa un sourcil à peine visible.

— Non ?

— Si vous souhaitez lui parler, il faudra que vous la trouviez vous-même.

— Très bien. J’espérais que nous ne serions pas obligés d’en arriver là, mais…

Tic-Tac regarda le porcko. Celui-ci reposa la brochure et se leva. Il était bâti comme un gorille et, quand il marchait, on aurait dit qu’il effectuait un numéro d’équilibriste sur le point de tomber. Le porcko passa devant Xavier avec sa boîte noire.

— Où va-t-il ? demanda Xavier.

— À bord du vaisseau. C’est un excellent mécanicien, monsieur Liu. Il est très bon pour réparer les choses. Et il est aussi très bon pour les casser.

 

 

H lui fit descendre encore un escalier. Clavain voyait son dos large, quelques marches devant lui. Il regardait les sillons bleu-noir de ses cheveux gominés. H n’avait pas l’air de craindre que Clavain tente de l’attaquer ou de s’enfuir de la noire monstruosité qu’était le Château. Et Clavain éprouvait une étrange compulsion à coopérer avec lui. C’était surtout de la curiosité, se dit-il. H savait sur Skade des choses que Clavain ignorait, même si H prétendait ne pas connaître tous les faits. Clavain, à son tour, semblait intéresser H. Les deux hommes avaient manifestement beaucoup à apprendre l’un de l’autre.

Mais cette situation ne pouvait pas s’éterniser. Si courtois et intéressant que puisse être son hôte, Clavain avait tout de même été kidnappé. Et il avait quelque chose à faire.

— Parlez-moi de Skade, reprit Clavain. Qu’attendait-elle de la Demoiselle ?

— C’est là que ça devient un peu compliqué. Je vais faire de mon mieux, mais il faudra me pardonner si je n’ai pas compris tous les détails. Et en réalité, je doute d’y arriver jamais.

— Si vous commenciez par le commencement ?

Ils arrivèrent à une sorte de vaste couloir et passèrent devant de nombreuses sculptures irrégulières qui ressemblaient aux écailles et aux squames d’un immense dragon métallique, chacune posée sur un socle dûment étiqueté.

— Skade s’intéressait à la technologie, monsieur Clavain.

— De quel genre ?

— Une technologie avancée qui portait sur la manipulation du vide quantique. Je ne suis pas un scientifique, monsieur Clavain, et je n’ai qu’une vague idée des principes concernés. Mais j’ai cru comprendre que certaines propriétés de la matière – l’inertie, par exemple – découlaient directement des propriétés du vide dans lequel cette matière était plongée. Pure spéculation, évidemment, mais on imagine qu’un moyen de contrôler l’inertie aurait pu être utile aux Conjoineurs, non ?

Clavain pensa à la façon dont l’Ombre de la Nuit l’avait poursuivi à travers le système solaire. Sa vitesse pouvait s’expliquer par une technique de suppression de l’inertie, qui aurait aussi expliqué ce que fabriquait Skade à bord du vaisseau lors de la mission précédente. Elle devait peaufiner sa technologie, la tester dans des conditions réelles. La technologie existait donc, ne serait-ce qu’à l’état de prototype. Mais ça, H devrait l’apprendre tout seul.

— Je n’ai pas connaissance d’un programme de développement d’une technique de ce genre, répondit Clavain en pesant ses mots afin d’éviter de proférer un véritable mensonge.

— Ce serait forcément un secret, même parmi les Conjoineurs. Très expérimental, et sans doute dangereux.

— Et d’abord, d’où cette technologie viendrait-elle ?

— C’est le plus intéressant. Skade et par extension les Conjoineurs avaient apparemment une idée bien arrêtée de ce qu’ils venaient chercher ici, comme si ce n’était que la dernière pièce d’un puzzle. Vous devez savoir que la mission de Skade a été considérée comme un échec. Elle a été la seule à regagner votre Nid Maternel avec une poignée d’objets volés, c’est tout. Que ça ait suffi ou non, je n’en ai aucune idée…

H jeta un coup d’œil par-dessus son épaule avec un sourire entendu.

Ils arrivèrent au bout du couloir. Ils se trouvaient sur un balcon bordé par une balustrade qui faisait le tour d’une énorme salle au sol incliné sur plusieurs niveaux. Clavain jeta un coup d’œil par-dessus la rambarde, et remarqua ce qui ressemblait à des tuyaux et à des bouches d’aération encastrées dans les parois de marbre noir.

— Je vais reformuler ma question, reprit Clavain. D’où vient cette technologie ?

— Un donateur, répondit H. Il y a à peu près un siècle, j’ai appris une chose stupéfiante. J’ai découvert l’existence d’une créature non humaine qui vivait cachée sur cette planète depuis des millions et des millions d’années, depuis que son vaisseau s’y était écrasé.

Il s’interrompit, guettant manifestement la réaction de Clavain.

— Continuez, répondit celui-ci, déterminé à ne pas se laisser impressionner.

— Malheureusement, ce n’est pas moi qui suis tombé en premier sur cette créature infortunée. D’autres avaient découvert qu’elle pouvait leur procurer une chose d’une valeur inestimable. Ils la gardaient prisonnière et lui infligeaient régulièrement des décharges de douleur. C’aurait été ignoble dans n’importe quelles circonstances, mais il s’agissait d’une créature particulièrement sociale. Et intelligente. Elle appartenait à une civilisation qui voyageait entre les étoiles, des êtres exceptionnellement développés, et extrêmement anciens. En réalité, certaines des technologies, à bord de l’épave, étaient encore opérationnelles. Vous me suivez ?

Ils avaient parcouru toute la longueur de la salle voûtée. Clavain n’avait pas encore compris à quoi elle pouvait bien servir.

— Ces technologies, demanda Clavain, comprenaient-elles le processus de modification de l’inertie ?

— Apparemment, oui. Je dois avouer que j’avais une petite longueur d’avance sur la question. J’avais déjà rencontré une autre de ces créatures, alors je m’étais fait une idée de ce que je pouvais attendre de celle-là.

— Un homme à l’esprit moins ouvert que moi pourrait trouver tout ça un tout petit peu difficile à avaler, fit Clavain.

H s’arrêta au coin de la galerie et posa les mains sur la rambarde.

— Alors je vais vous en dire davantage, et vous commencerez peut-être à me croire. Il ne vous a sûrement pas échappé que l’univers était un endroit dangereux. Je suis sûr que les Conjoineurs l’ont appris à leurs dépens. Quel est le score actuel ? Treize, peut-être quatorze civilisations intelligentes qui se sont éteintes ? Et une ou deux civilisations intelligentes non humaines, malheureusement tellement non humaines que rien ne nous permet d’affirmer à coup sûr qu’elles sont vraiment intelligentes. Le truc, c’est que l’univers semble avoir un moyen d’écraser l’intelligence dans l’œuf avant qu’elle n’échappe à tout contrôle.

— C’est une théorie.

Clavain ne lui dit pas à quel point ladite théorie faisait écho à ce qu’il savait déjà. À quel point elle correspondait au message de Galiana, avec sa vision d’un cosmos sillonné par des Loups qui hurlaient et bavaient dès qu’ils flairaient l’intelligence.

— Plus qu’une théorie. Les larves – c’est le nom de l’espèce à laquelle appartenait cette infortunée créature – avaient été persécutées et étaient en voie d’extinction. Elles s’étaient réfugiées entre les étoiles, évitant la chaleur et la lumière. Mais elles n’étaient pas complètement tranquillisées. Elles savaient qu’il suffirait de peu de chose pour que les tueurs leur tombent à nouveau dessus. En désespoir de cause, elles avaient fini par mettre au point une stratégie de protection. Elles n’étaient pas naturellement hostiles, mais elles avaient appris qu’il était parfois nécessaire, pour leur propre survie, de réduire au silence les autres espèces plus turbulentes.

H reprit sa déambulation en caressant le mur d’une main ; de la main droite, remarqua Clavain, et il laissait une fine traînée rouge derrière lui.

— Comment avez-vous appris l’existence de cette créature ?

— C’est une longue histoire, monsieur Clavain, et je n’ai pas l’intention de vous la confier. Qu’il vous suffise de savoir que j’avais fait vœu d’arracher la créature à ses tortionnaires – une partie de mon projet de rédemption personnelle, pourrait-on dire. Mais je n’ai pas pu le faire tout de suite. Ça exigeait des préparatifs, énormément de préparatifs. J’ai réuni une équipe d’hommes de confiance, mais le moment n’était jamais propice. Les années passèrent ; dix ans, puis vingt. Toutes les nuits je rêvais à cette pauvre chose souffrante, et toutes les nuits je me jurais à nouveau de la sauver.

— Et puis ?

— Il se peut que quelqu’un m’ait trahi. Ou bien elle était plus intelligente que moi. La Demoiselle est parvenue à la créature avant moi. Elle l’a amenée ici, dans cette salle. Comment, je l’ignore. Cela a dû exiger une préparation phénoménale.

Clavain baissa de nouveau les yeux, incapable de concevoir quel genre d’animal pouvait exiger une cage aussi vaste.

— Elle a gardé la créature ici, au Château ?

H hocha la tête.

— Pendant des années. Ce n’était pas simple, mais les gens qui l’avaient maintenue en captivité avant elle savaient exactement comment s’y prendre pour la garder en vie. J’imagine que la Demoiselle n’avait pas particulièrement envie ou besoin de la torturer ; elle n’était pas cruelle à ce point-là. Mais la prolongation de la vie de la créature était une torture de chaque instant, même quand on n’excitait pas son système nerveux avec des électrodes à haute tension. Or elle refusait de la laisser mourir. Pas avant d’avoir tout appris d’elle.

H raconta à Clavain que la Demoiselle avait trouvé le moyen de communiquer avec la larve. Si futée que fût la Demoiselle, c’était la larve qui avait fourni le plus gros effort.

— Et puis il y a eu un accident, reprit H. Un homme est tombé d’ici dans l’enclos de la créature. Il est mort sur le coup, mais, avant que quiconque ait eu le temps d’intervenir, la créature l’avait mangé. Ils la nourrissaient avec des restes, vous comprenez, et avant cela elle n’avait pas vraiment idée de ce à quoi ses geôliers pouvaient bien ressembler.

« Quoi qu’il en soit, poursuivit H avec un certain enthousiasme, il s’est passé quelque chose de bizarre. Une journée plus tard, une blessure est apparue dans la peau de la créature. La plaie s’est élargie, formant un trou. Elle ne saignait pas, et la blessure avait l’air parfaitement symétrique et bien formée. Des structures étaient visibles au fond de la plaie, des muscles qui bougeaient. La blessure est devenue une bouche. Et puis elle a commencé à articuler des voyelles. Quelques jours plus tard, la créature prononçait des mots reconnaissables ; et elle s’est mise à former des phrases simples avec ces mots. Si j’ai bien compris, de l’homme qu’elle avait mangé, la créature avait hérité la maîtrise du langage. Et pas seulement le langage : elle avait absorbé ses souvenirs et sa personnalité, les fusionnant avec les siens.

— C’est horrible, fit Clavain.

— Peut-être, concéda H, l’air peu convaincu. En tout cas, ça pouvait être une stratégie utile pour une espèce qui voyageait dans l’espace et qui espérait rencontrer de nombreuses autres civilisations. Au lieu de se casser la tête avec des algorithmes de traduction, pourquoi ne pas simplement décoder le langage au niveau de la représentation biochimique ? Mangez votre partenaire commercial et devenez un peu comme lui. Ça exigeait une certaine coopération de l’autre camp, mais c’était peut-être une forme d’échange acceptée il y a des millions d’années.

— Comment avez-vous découvert tout ça ?

— Il y a toujours moyen d’y arriver, monsieur Clavain. Avant que la Demoiselle ne me coiffe au poteau, j’avais déjà plus ou moins conscience de son existence. J’avais mes réseaux d’influence à Chasm City, et elle avait les siens. Nous nous efforcions de faire preuve de discrétion, mais de temps en temps nos activités se croisaient. Et comme j’étais d’un naturel curieux, j’ai essayé d’en apprendre davantage. Mais, pendant plusieurs années, mes tentatives d’infiltration du Château ont échoué. Je pense qu’elle s’est laissé distraire quand elle a eu la créature ; elle était totalement investie dans l’énigme qu’elle représentait. En tout cas, c’est là que j’ai réussi à faire entrer des agents dans le bâtiment. Vous avez rencontré Zebra ? Elle en faisait partie. Elle a appris tout ce qu’elle a pu, et elle a réuni les conditions nécessaires pour que je reprenne la position. Mais ça s’est passé longtemps après que Skade fut venue ici.

Clavain réfléchissait à tout cela.

— Alors Skade devait être plus ou moins au courant pour la créature ?

— C’est évident. C’est vous le Conjoineur, monsieur Clavain, vous devriez le savoir.

— J’en sais déjà trop long. C’est pour ça que j’ai décidé de déserter.

Ils reprirent la visite, quittant la prison. Clavain était aussi soulagé que lorsqu’il était sorti de la pièce où se trouvait le palanquin. C’était peut-être son imagination, mais la torture solitaire de la créature semblait encore planer dans l’atmosphère de la salle. Ses murs suintaient l’angoisse, une atroce impression de claustrophobie qui ne se dissipa que lorsqu’il fut dehors.

— Où allons-nous, maintenant ?

— Au sous-sol. Il s’y trouve quelque chose qui devrait vous intéresser. Et puis il y a des gens que j’aimerais beaucoup vous faire rencontrer.

— Ça a quelque chose à voir avec Skade ? demanda Clavain.

— Tout a un rapport avec Skade, vous ne croyez pas ? Je pense qu’il a dû lui arriver quelque chose quand elle est venue ici, au Château.

H l’amena vers un ascenseur. La cabine était une dentelle de fer forgé ; le sol, une grille de métal nu. H referma une porte coulissante formée de chevrons de fer articulés comme des lames de ciseaux, la verrouilla, et l’ascenseur amorça sa descente. Si majestueusement, au départ, que Clavain se dit qu’il leur faudrait bien une heure pour arriver aux étages inférieurs du bâtiment. Mais l’ascenseur grinçant et craquant accéléra de plus en plus, jusqu’à ce qu’un vent assez fort passe par le sol ajouré.

— Skade avait échoué dans sa mission, fit Clavain en élevant la voix pour se faire entendre malgré le vacarme de l’ascenseur.

— Certes, mais pas forcément du point de vue de la Demoiselle. Réfléchissez : elle avait étendu son réseau d’influence dans toutes les facettes de la vie de Chasm City. Rien ne lui était impossible. Son autorité s’étendait jusqu’à la Ceinture de Rouille, sur tous les centres du pouvoir demarchiste. Je pense qu’elle avait même une certaine emprise sur les Ultras, ou en tout cas les moyens de les faire travailler pour elle. Mais elle n’avait absolument aucun pouvoir sur les Conjoineurs.

— Et Skade aurait pu être son point d’entrée ?

— Il ne faut pas l’exclure, monsieur Clavain. Ce n’est peut-être pas un hasard si Skade a survécu, et pas le reste de son équipe.

— Skade était des nôtres, objecta faiblement Clavain. Elle n’aurait jamais trahi le Nid Maternel.

— Et qu’est-elle devenue par la suite, monsieur Clavain ? Aurait-elle, par hasard, accru son influence auprès des Conjoineurs ?

Clavain se rappela que Skade était entrée au Conseil Restreint juste après son retour de mission.

— Dans une certaine mesure, oui.

— Alors je pense que ça répond à la question. Ça a toujours été la stratégie de la Demoiselle : infiltration et manipulation. Skade n’avait peut-être même pas conscience de trahir votre peuple ; la Demoiselle a toujours eu le don de jouer sur la loyauté. Et bien que la mission de Skade ait été considérée comme un échec, elle a ramené des choses intéressantes, non ? Assez pour que ce soit utile au Nid Maternel ?

— Je vous ai déjà dit que je n’étais pas au courant d’éventuelles recherches secrètes concernant le vide quantique.

— Mmh… Et je n’ai pas trouvé vos dénégations tout à fait convaincantes, la première fois non plus.

 

 

Tic-Tac, celui qui avait le crâne d’œuf, dit à Xavier d’appeler Antoinette.

— Je vais l’appeler, répondit Xavier. Mais je ne pourrais pas la faire venir ici, même si votre M. Porky ici présent démolissait le vaisseau pièce par pièce.

— Trouvez un moyen, fit Tic-Tac en caressant la feuille de l’une des plantes de l’atelier de réparation. Dites-lui que vous ne pouvez pas réparer un truc, que vous avez besoin d’elle. Improvisez, monsieur Liu. Je suis sûr que vous pouvez y arriver.

— Nous n’en perdrons pas une miette, ajouta M. Porky.

Au grand soulagement de Xavier, le porcko était revenu de l’Oiseau de Tempête sans lui avoir infligé de dommages visibles. Il avait dû se contenter d’explorer les possibilités de dégâts qu’il pourrait faire par la suite.

Il appela Antoinette. Elle était à mi-chemin du Carrousel de New Copenhagen, engagée dans une série frénétique de rendez-vous d’affaires. Depuis le départ de Clavain, les choses étaient allées de mal en pis.

— Reviens le plus vite possible, lui dit Xavier, un œil sur chacun de ses deux visiteurs.

— Qu’est-ce qu’il y a de si urgent, Xav ?

— Écoute, Antoinette, tu sais ce que ça nous coûte de garder l’Oiseau de Tempête en cale sèche. Chaque heure compte. Rien que ce coup de fil nous coûte une fortune.

— Et merde, Xav ! C’est tout ce que tu as de réconfortant à me dire ?

— Rapplique, et c’est tout, fit-il en raccrochant. Merci de m’avoir obligé à faire ça, bande de salauds !

— Nous apprécions votre compréhension, monsieur Liu, répondit Tic-Tac. Je vous assure qu’il ne vous sera fait aucun mal, ni à l’un ni à l’autre, et surtout pas à Antoinette.

— Vous n’avez pas intérêt à la toucher, fit-il en les toisant, se demandant lequel lui inspirait le moins confiance. D’accord. Elle devrait être ici dans une vingtaine de minutes. Vous pourrez lui parler, et elle pourra repartir.

— Nous lui parlerons dans le vaisseau, monsieur Liu. Comme ça, il n’y aura aucun risque que vous tentiez de prendre la tangente, hein ?

— Pff, fit Xavier en haussant les épaules. Bon, vous me lâchez une minute, que j’aille briefer les singes ?

 

 

L’ascenseur ralentit et s’arrêta en vibrant et en grinçant. Loin au-dessus de Clavain, des échos métalliques se répondaient dans la cage d’ascenseur comme des rires hystériques.

— Où sommes-nous ? demanda-t-il.

— Dans le soubassement rocheux de Yellowstone, monsieur Clavain. Nous sommes bien au-dessous de la Mouise d’autrefois. C’est là que c’est arrivé, vous savez, fit H en précédant Clavain.

— Quoi ? Qu’est-ce qui est arrivé là ?

— L’événement perturbant.

H le conduisit le long des galeries qui avaient été forées à même la roche et à peine aplanies. Des lampions bleus soulignaient les creux et les bosses de la géologie souterraine. L’air était à la fois humide et froid, le sol de pierre dure, inconfortable sous les pieds nus de Clavain. Ils traversèrent une salle où des conteneurs argentés étaient posés en rangs par terre comme des bidons de lait, et descendirent une rampe qui s’enfonçait encore dans les profondeurs.

— La Demoiselle protégeait bien ses secrets, dit H. Quand nous avons pris le Château d’assaut, elle a détruit un grand nombre des choses qu’elle avait récupérées dans le vaisseau spatial de la larve. Skade en a emporté d’autres. Mais il en restait assez pour nous donner un point de départ. Nous avons fait, récemment, des percées satisfaisantes. Vous avez remarqué avec quelle aisance mes vaisseaux ont semé ceux de la Convention et se sont faufilés sans se faire repérer dans un espace aérien pourtant étroitement quadrillé ?

Clavain hocha la tête. Le trajet jusqu’à Yellowstone lui avait paru très bref, en vérité.

— Vous avez appris à maîtriser cette technique, vous aussi.

— Oh, très modestement, je l’admets. Mais nous avons, en effet, installé des dispositifs suppresseurs d’inertie à bord de certains de nos vaisseaux. Le seul fait de réduire la masse d’un vaisseau des quatre cinquièmes suffit à nous donner un avantage tangible sur les croiseurs de la Convention. J’imagine que les Conjoineurs ont fait encore mieux.

— C’est possible, convint Clavain à contrecœur.

— Alors ils doivent savoir que c’est une technologie extrêmement dangereuse. Le vide quantique est normalement, au niveau minimal très stable, une jolie et profonde vallée dans le paysage des états possibles. Mais dès qu’on commence à tripatouiller le vide – pour le refroidir, amortir les fluctuations qui engendrent l’inertie –, c’est la topologie entière de ce paysage qu’on change. Des minima stables jusque-là deviennent des pics et des crêtes précaires. Des vallées adjacentes s’agrègent à des propriétés très différentes de matière immergée. De petites fluctuations peuvent mener à de violentes transitions d’état. Vous voulez que je vous raconte une histoire d’épouvante ?

— Je ne vois pas comment je pourrais vous en empêcher.

— J’ai recruté les meilleurs, monsieur Clavain. Les meilleurs théoriciens de la Ceinture de Rouille. Tous ceux qui se sont jamais intéressés de près ou de loin à la nature du vide quantique ont été amenés ici, et… on leur a fait comprendre qu’il était dans leur intérêt de coopérer.

— Du chantage ? avança Clavain.

— Seigneur ! Oh non. Disons une douce persuasion, fit-il en se retournant vers Clavain avec un grand sourire qui révéla des canines pointues. Et pour la majorité d’entre eux, ça n’a même pas été nécessaire. J’avais des ressources que les Demarchistes n’avaient pas. Leurs services secrets tombaient en quenouille, et ils n’étaient pas au courant pour la larve. Les Conjoineurs avaient leur propre programme, mais les rejoindre aurait impliqué qu’ils deviennent Conjoineurs à leur tour – ce qui était quand même cher payer la satisfaction de leur curiosité scientifique. Compte tenu de l’alternative, les chercheurs que j’ai approchés étaient généralement tout disposés à venir au Château.

H s’interrompit, et sa voix prit un ton élégiaque.

— Parmi eux se trouvait une brillante Demarchiste qui avait changé de camp. Elle s’appelait Pauline Sukhoï.

— Elle est morte ? demanda Clavain. Ou pire que morte ?

— Non, pas du tout. Mais elle a quitté mon service. Après ce qui est arrivé – l’événement perturbant –, elle n’a pas pu se résoudre à continuer. J’ai parfaitement compris, et j’ai veillé à ce qu’elle trouve un autre poste dans la Ceinture de Rouille.

— Quoi qu’il ait pu arriver, ça devait être vraiment perturbant, remarqua Clavain.

— Oh, ça l’était. Pour nous tous, mais surtout pour Sukhoï. Beaucoup d’expériences étaient en cours, reprit H. Ici, dans les sous-sols du Château, il y avait une dizaine de petites équipes qui travaillaient sur différents aspects de la technologie des larves. Sukhoï était sur le projet depuis un an, et elle s’était révélée une excellente chercheuse. C’est elle qui a exploré, non sans crainte, certains des états de transition les moins stables.

H fit franchir à Clavain plusieurs portes qui menaient dans de grandes salles sombres, jusqu’à ce qu’ils arrivent à l’une d’elles en particulier. Il resta sur le seuil.

— Il s’est passé quelque chose de terrible, ici. Aucun de ceux qui avaient participé aux travaux n’a plus voulu entrer dans cette pièce. Ils disent que le passé est enregistré dans l’humidité même des murs. Vous le sentez aussi, monsieur Clavain ? Une impression de menace, un instinct animal qui vous dit de ne pas entrer ?

— Vous m’avez implanté la suggestion qu’il y avait quelque chose d’étrange dans cette pièce, et je ne peux plus, maintenant, dire honnêtement ce que je ressens.

— Allez, entrez, dit H.

Clavain entra dans la pièce. Le sol était lisse et froid. Il faisait généralement froid partout, dans ces sous-sols. Il attendit que ses yeux s’habituent à l’obscurité et tenta d’évaluer les dimensions de la salle. Elle paraissait vaste. Çà et là, on voyait des consoles métalliques, des prises aux murs et au plafond, mais aucun appareil, pas le moindre matériel scientifique. L’endroit était rigoureusement vide et très propre.

Il en fit le tour. Il ne se sentait pas très à l’aise. Il éprouvait même une légère panique, l’impression d’une vague présence, mais c’était peut-être psychosomatique.

— Que s’est-il passé ? demanda-t-il.

H lui répondit depuis l’entrée de la pièce.

— Il y a eu un accident dans la salle, impliquant le projet de Sukhoï. Elle a été blessée, pas très gravement, et elle s’est remise rapidement.

— Et les autres membres de son équipe ?

— C’est ça qui est bizarre. Sukhoï travaillait toujours toute seule, et il n’y a pas eu d’autre victime à déplorer. Les appareils ont été légèrement endommagés, mais ils se sont autoréparés, dans certaines limites. Sukhoï était consciente, cohérente, et nous avons supposé que lorsqu’elle serait remise elle regagnerait le labo.

— Et ?…

— Et elle a posé une drôle de question. Une question qui m’a fait dresser les cheveux sur la tête.

Clavain rejoignit H près de la porte.

— Quelle question ?

— Elle a demandé ce qui était arrivé à l’autre expérimentateur.

— Un faux souvenir. Elle avait donc subi des dommages neurologiques, fit Clavain avec un haussement d’épaules. Quoi d’étonnant à ça ?

— Elle s’est montrée inébranlable au sujet de l’autre chercheur, monsieur Clavain. Elle a donné des détails précis. Elle connaissait son nom, son passé. Il s’appelait Yves, Yves Mercier, et il aurait été recruté dans la Ceinture de Rouille en même temps qu’elle.

— Sauf qu’il n’y a jamais eu d’Yves Mercier ?

— Personne de ce nom, ou répondant à un nom voisin, n’a jamais travaillé au Château. Je vous ai dit que Sukhoï préférait travailler seule.

— Elle avait peut-être besoin de rejeter la responsabilité de l’accident sur quelqu’un, et son subconscient a fabriqué un bouc émissaire…

— Oui, nous avons bien pensé à quelque chose comme ça, acquiesça H. Mais à quoi bon ? C’était un incident mineur, personne n’était mort, il n’y avait pas eu de dégâts irréparables. En réalité, nous en avions beaucoup plus appris grâce à cet accident que pendant des semaines de travail assidu. Sukhoï n’était pas à blâmer, et elle le savait.

— Le subconscient a une curieuse façon de travailler. Il a pu lui souffler ce nom pour des raisons qui vous échappent.

— C’est bien ce que nous nous sommes dit, mais Sukhoï était formelle. Au fur et à mesure qu’elle récupérait, les souvenirs des travaux qu’elle avait menés avec Mercier n’ont fait que se préciser. Elle se souvenait de lui dans les moindres détails : son aspect physique, ce qu’il aimait boire et manger, son sens de l’humour, et même son passé, sa vie avant de venir au Château. Et plus nous nous efforcions de la convaincre qu’il n’y avait jamais eu de Mercier, plus elle devenait hystérique.

— Eh bien, elle était dérangée.

— Tous les tests indiquaient que non, monsieur Clavain. Si elle était victime d’une illusion, elle portait uniquement sur la vie passée de Mercier. Et c’est pour ça que j’ai commencé à me poser des questions.

Clavain haussa un sourcil interrogateur.

— Du coup, j’ai fait des recherches, poursuivit H. Je n’ai pas eu beaucoup de mal à accéder aux archives de la Ceinture de Rouille – celles qui avaient survécu à la peste, du moins. Et j’ai découvert que certains aspects de l’histoire de Sukhoï faisaient écho à la réalité avec une précision inquiétante.

— Par exemple ?

— Il y avait bien eu un Yves Mercier, qui était né dans le carrousel, comme le disait Sukhoï.

— C’est peut-être un nom fréquent chez les Demarchistes.

— Peut-être. Mais en réalité il n’y a jamais eu qu’un Mercier. Et la date de naissance du nôtre correspondait précisément aux souvenirs de Sukhoï. La seule différence, c’est que le Mercier en question était mort des années auparavant. Il avait été tué peu après que la Pourriture Fondante avait détruit l’Anneau de Lumière.

Clavain s’obligea à hausser les épaules, mais avec moins de conviction qu’il ne l’aurait souhaité.

— Bon, ça doit être une coïncidence.

— Possible. Sauf que cet Yves Mercier était étudiant, à l’époque. Et il se consacrait justement à l’étude des phénomènes liés au vide quantique qui devait, selon Sukhoï, l’amener précisément dans mon orbite.

Clavain ne supportait plus d’être dans la salle. Il fit un pas en arrière, reculant dans le corridor éclairé par les lampes bleues.

— Vous voulez dire que son Mercier avait vraiment existé ?

— Exactement. À ce stade, j’étais confronté à une alternative. Soit Sukhoï avait eu connaissance, d’une façon ou d’une autre, de détails concernant l’existence de ce Mercier, et pour une raison ou une autre elle voulait croire qu’il n’était pas mort quand nous le pensions, soit elle disait la vérité.

— Sauf que ce n’est pas possible.

— Eh bien, je commence à penser que si, monsieur Clavain. Je pense que tout ce que m’a raconté Pauline Sukhoï pourrait être vrai. D’une façon que nous n’arrivons pas à comprendre, pour elle Yves Mercier était bien vivant, elle avait travaillé avec lui, ici, dans la salle que vous venez de quitter, et il était là au moment de l’accident.

— Or ce Mercier était bel et bien mort. Vous avez vu les archives de vos propres yeux.

— Et s’il n’était pas mort ? Et s’il avait survécu à la peste, et s’il avait travaillé sur la théorie générale du vide quantique, et fini par attirer mon attention ? Imaginez qu’il se soit retrouvé sur le même projet que Sukhoï, qu’ils aient travaillé sur la même expérience, exploré les états transitoires instables et qu’il y ait eu un accident impliquant une transition vers un état très dangereux. D’après Sukhoï, quand ça s’est produit, Mercier était beaucoup plus près qu’elle du générateur de champ.

— Et il aurait été tué.

— Plus que ça, monsieur Clavain. Il a cessé d’avoir jamais vécu.

H observa Clavain et hocha la tête avec une patience de vieil instituteur.

— C’était comme si sa dimension de vie tout entière, la dimension qui contenait son monde, avait été déconnectée de notre réalité à partir du moment de sa mort, pendant la Pourriture Fondante. J’imagine que c’était le moment où il était le plus logique qu’il meure dans notre ligne de monde commune, celle que nous partageons vous et moi.

— Mais pas pour Sukhoï, avança Clavain.

— Eh non, pas pour elle. Elle se rappelait comment étaient les choses avant. J’imagine qu’elle était assez près du point focal pour que ses souvenirs restent bloqués, liés à la version précédente des événements. Mercier a été effacé, mais pas les souvenirs qu’elle avait de lui. Elle n’était pas folle, pas du tout, et elle n’avait pas de visions non plus. Elle avait simplement été témoin d’un événement tellement horrible qu’il transcendait toute compréhension. Ça ne vous glace pas les sangs, monsieur Clavain, de penser qu’une expérience puisse avoir des conséquences pareilles ?

— Vous m’avez déjà dit qu’elle était dangereuse.

— Plus que nous ne l’aurions jamais pensé sur le coup. Je me demande combien de dimensions parallèles ont été arrachées à l’existence avant qu’il y ait un témoin assez proche pour avoir conscience du changement.

— Et sur quoi exactement portaient ces expériences, si je puis me permettre cette question ? fit Clavain.

— C’est ça qui est intéressant. Je vous ai dit que les expériences portaient sur les états de transition : l’exploration des éventails de vide quantique les plus exotiques. On peut priver la matière d’une partie de son inertie, et selon l’état du champ on peut continuer à l’en priver jusqu’à ce que la masse inertielle de la matière tende vers zéro. Selon Einstein, une matière sans masse n’a pas d’autre solution que de se déplacer à la vitesse de la lumière. Elle devient photonique, identique à la lumière.

— C’est ce qui est arrivé à Mercier ?

— Pas tout à fait. Pour autant que j’aie compris quelque chose aux travaux de Sukhoï, il semblerait qu’il soit très difficile d’obtenir physiquement une masse nulle. Quand la masse tendrait vers zéro, le vide aurait tendance à passer de l’autre côté. Sukhoï appelait ça le phénomène de tunnel.

— L’autre côté ? releva Clavain en haussant le sourcil.

— L’état de vide quantique dans lequel la matière a une masse inertielle imaginaire. J’entends « imaginaire » au sens mathématique du terme : la racine carrée de moins un est un nombre imaginaire. Vous voyez tout de suite ce que ça impliquerait.

— Vous voulez parler de matière tachyonique, répondit Clavain. La matière voyageant plus vite que la lumière.

— C’est ça, fit l’hôte de Clavain, l’air satisfait. Apparemment, la dernière expérience de Mercier et de Sukhoï concernait la transition entre la matière bradionique – celle que nous connaissons – et les états de matière tachyoniques. Ils exploraient les états de vide qui permettraient la construction d’un système de propulsion plus rapide que la lumière.

— C’est tout simplement impossible, décréta Clavain.

H posa une main sur son épaule.

— En réalité, je pense que ce n’est pas tout à fait la bonne façon d’envisager la chose. Et ça, la larve le savait, évidemment. Cette technologie était la leur, et pourtant elles avaient préféré se traîner entre les étoiles. Ça aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Ça ne voulait pas dire que c’était impossible, mais seulement que c’était très, très déconseillé.

Ils restèrent un long moment plantés là, sans parler, sur le seuil de la sinistre salle où la ligne de vie de Mercier avait été déconnectée de l’existence.

— Personne n’a plus jamais tenté l’expérience ? demanda Clavain.

— Non. Pas après ce qui était arrivé à Mercier. Très franchement, personne n’avait très envie de continuer à travailler sur le système de la larve. Nous en savions suffisamment comme ça. Le sous-sol a été évacué. Plus personne ou presque ne vient ici, maintenant. Ceux qui descendent parfois disent qu’ils voient des fantômes ; peut-être les ombres résiduelles de ceux qui ont connu le même sort que Mercier. Je dois dire que je n’ai jamais vu ces fantômes personnellement, et je suis bien conscient que l’esprit joue parfois des tours. Bref, il ne faut pas apporter crédit à ces histoires, ajouta-t-il avec une jovialité forcée qui produisit le résultat inverse de l’effet recherché. Vous ne croyez pas aux fantômes, hein, monsieur Clavain ?

— Je n’y ai jamais cru, répondit-il en regrettant avec ferveur de ne pas être à mille lieues de là.

— Nous vivons une drôle d’époque, reprit H avec une réelle sincérité. Je sens que nous arrivons à la fin de l’histoire, que de grands enjeux sont en cause. Nous aurons bientôt des choix difficiles à faire. Bon, je vous emmène voir les gens dont je vous ai parlé ?

— J’ai hâte de les rencontrer, acquiesça Clavain.

 

 

Antoinette descendit du train à la station qui se trouvait le plus près de l’atelier de réparation. Quelque chose dans l’attitude de Xavier lui avait paru bizarre, elle n’aurait su dire quoi au juste. Elle rallia le QG – l’atelier de réparation et les bureaux – en proie à une certaine nervosité. Rien d’intéressant ; juste la pancarte FERMÉ sur la porte. Elle vérifia que la cale était toujours pressurisée et entra. Elle prit la première passerelle de connexion sans regarder en bas. Ça sentait la résine et le vernis. Le temps d’arriver au sas du vaisseau, elle avait les yeux brûlants et elle éternuait comme une perdue.

— Xavier !… appela-t-elle.

Mais s’il était dans le ventre de l’Oiseau de Tempête, il ne pouvait pas l’entendre. Elle avait le choix : aller le dénicher, ou attendre qu’il ressorte. Elle lui avait dit qu’elle serait là d’ici une vingtaine de minutes…

Elle passa sur la passerelle principale. Tout avait l’air normal. Xavier avait appelé certains des outils de diagnostic parmi les moins fréquents, et ce qu’elle voyait ne lui disait pas grand-chose. C’était toujours comme ça quand Xavier mettait la moitié de la tripaille du vaisseau sur la table.

— Je suis vraiment, vraiment désolé.

Elle se retourna. Xavier était debout derrière elle, et il avait l’air carrément implorant. Derrière lui se tenaient deux hommes, deux inconnus. Le plus grand, un squelette ambulant d’une pâleur mortelle, lui fit signe de les suivre dans le salon du pont principal.

— Faites ce que je vous demande, Antoinette, s’il vous plaît, dit-il. Ça ne devrait pas être long.

— Je pense que tu devrais l’écouter, ajouta Xavier. Je suis désolé de t’avoir fait revenir, mais ils ont menacé de démolir le vaisseau si je ne le faisais pas.

Antoinette hocha la tête et regagna la coursive de connexion.

— Tu as bien fait, Xav. Ne te mets pas la rate au court-bouillon pour ça. Bon, qui sont ces gros nazes ? Ils se sont présentés ?

— Le grand maigre s’appelle M. Tic-Tac. L’autre, le porcko, est M. Porky.

Les deux personnages hochèrent la tête à l’énoncé de leur nom.

— Et c’est qui ?

— Ils ne me l’ont pas dit, mais j’ai ma petite idée. Ils s’intéressent à Clavain. Je suppose que ce sont des araignées, ou qu’ils travaillent pour les araignées.

— C’est ça ? demanda Antoinette aux deux visiteurs.

— Pas vraiment, répondit Remontoir. Quant à mon ami ici présent… (Le faciès de gargouille du dénommé Porky se plissa.)… sûrement pas ! Dans d’autres circonstances, je vous permettrais bien volontiers de nous examiner, poursuivit-il. Je vous assure que nous n’avons ni l’un ni l’autre d’implants conjoineurs.

— Ça ne veut pas dire que vous n’êtes pas des marionnettes des araignées, objecta Antoinette. Bon, et qu’est-ce que je dois faire pour que vous déguerpissiez de mon vaisseau ?

— Comme l’a si justement dit M. Liu, nous nous intéressons à Nevil Clavain. Mais asseyez-vous… fit avec une emphase glacée celui qui disait s’appeler Tic-Tac. Essayons de nous comporter en personnes civilisées.

Antoinette abaissa un strapontin fixé au mur et s’assit.

— Je ne connais pas de Clavain, répondit-elle.

— Mais votre associé, si.

— Bien joué, Xav, fit-elle en le foudroyant du regard. Il aurait pu feindre l’ignorance, non ?

— Ça ne sert à rien, Antoinette, répondit Tic-Tac. Nous savons que vous l’avez amené ici. Nous ne vous en voulons absolument pas. Ce n’était qu’un réflexe humain, après tout.

— Et alors ? fit-elle en croisant les bras.

— Alors vous n’avez qu’à nous dire ce qui s’est passé ensuite. Où il est allé après que vous l’avez amené au Carrousel de New Copenhagen ?

— Je n’en sais rien.

— C’est ça : il a magiquement disparu. Il est parti sans un mot de remerciement, sans vous laisser la moindre indication de l’endroit où il voulait aller ensuite ?

— Il m’a dit que moins j’en saurais, mieux ça vaudrait.

Tic-Tac échangea un coup d’œil avec le porcko. Antoinette décida qu’elle avait marqué un point. Clavain ne lui avait vraiment pas dit grand-chose. Le peu qu’elle savait, elle l’avait découvert par ses propres moyens, mais ça, Tic-Tac n’avait pas besoin de le savoir.

— Évidemment, ajouta-t-elle, je lui ai posé des questions. J’ai tenté d’en savoir plus. Je me demandais ce qu’il faisait ici. Je savais que c’était une araignée, bien sûr. Mais il ne m’a pas fait de confidences. Dans mon propre intérêt, disait-il. J’ai eu beau insister, il n’a rien voulu savoir. Et maintenant, je m’en félicite. Vous ne pourrez pas me forcer à parler, parce que je ne sais tout simplement rien.

— Alors racontez-nous avec précision ce qui s’est passé, fit Tic-Tac d’un ton apaisant. C’est tout ce que nous vous demandons. Nous en déduirons ce que Clavain avait en tête et nous repartirons. Vous n’entendrez plus jamais parler de nous.

— Je vous l’ai dit, il est parti, point final. Il ne nous a pas dit où il allait. Au revoir et merci. C’est tout.

— Il n’avait ni papiers ni argent, fit Tic-Tac comme pour lui-même. S’il ne vous a pas demandé d’argent, il est probablement encore sur le Carrousel de New Copenhagen. Alors, dites-moi, fit-il en se penchant vers elle. Il vous a demandé quelque chose ?

— Non, répondit-elle avec une imperceptible hésitation.

— Elle ment, lança le porcko.

Tic-Tac hocha gravement la tête.

— C’est aussi mon avis, monsieur Porky. J’espérais ne pas être obligé d’en arriver là, mais puisque vous nous y forcez… Qui veut la fin veut les moyens, comme on dit. Vous avez la chose, monsieur Porky ?

— La chose, monsieur Tic-Tac ? Vous voulez parler de…

Entre les pieds du porcko se trouvait une boîte d’un noir parfait, comme une ombre oblongue. Il la poussa devant lui, se pencha et effleura un mécanisme invisible. La boîte s’ouvrit, révélant de nombreux compartiments, si nombreux que ça paraissait impossible. Chacun contenait une pièce de métal étincelant, nichée dans un logement de mousse qui épousait exactement sa forme. M. Porky prit l’une des pièces, la leva devant ses yeux comme pour l’examiner, en prit une autre et commença à les assembler. Il n’était pas très habile de ses mains, mais il travaillait avec application et une grande concentration.

— Ce ne sera pas long, promit le dénommé Tic-Tac. C’est un scrapeur portatif, Antoinette, de fabrication araignée. Vous avez entendu parler du scraping ?

— Allez vous faire foutre !

— Bon, eh bien, je vais vous expliquer quand même. C’est parfaitement sans danger, n’est-ce pas, monsieur Porky ?

— Parfaitement, monsieur Tic-Tac.

— Ou plutôt, normalement, c’est sans danger. Mais avec les scrapeurs portatifs, c’est une autre paire de manches. Ils ne sont pas aussi fiables que les modèles fixes. Le risque que le sujet subisse des dégâts neurologiques irréversibles est beaucoup plus grand. Même la mort n’est pas complètement à exclure, n’est-ce pas, monsieur Porky ?

Le porcko leva les yeux.

— Il y a des rumeurs, monsieur Tic-Tac.

— Bah, je suis sûr qu’on en rajoute sur les lésions irréversibles provoquées par ces scrapeurs portatifs. Cela dit, à quoi bon courir le risque quand il y a d’autres moyens de procéder ? Vous êtes vraiment certaine que Clavain ne vous a pas dit où il allait ?

— Je vous répète qu’il ne m’a rien dit.

— Continuez, monsieur Porky.

— Attendez, fit Xavier.

Tous les regards se braquèrent vers lui. Xavier commençait à parler lorsque le vaisseau se mit à trembler, à tanguer et à se cabrer, tirant sur ses amarres, heurtant les parois de la fosse. Ses fusées chimiques rugissaient, crachant dans toutes les directions, faisant un bruit de tonnerre.

Le sas, derrière Antoinette, se referma. Elle s’accrocha à une rambarde et boucla un harnais de sécurité.

Il se passait quelque chose. Elle n’avait pas idée de ce que c’était, mais il se passait décidément quelque chose. Par la vitre, elle vit la cale se remplir de la dense fumée orange des propulseurs. Quelque chose se détacha avec un bruit de métal déchiré. Le vaisseau se remit à tanguer plus violemment que jamais.

— Xavier… articula-t-elle.

Mais Xavier s’était déjà trouvé un siège.

Et ils tombaient.

Elle regarda Tic-Tac et le porcko chercher une prise, à tâtons. Ils abaissèrent leur siège et bouclèrent leur baudrier. Antoinette doutait sérieusement qu’ils aient plus idée qu’elle de ce qui se passait. En même temps, ils n’étaient pas assez bêtes pour vouloir rester détachés à bord d’un vaisseau qui s’apprêtait, selon toute apparence, à tenter une manœuvre brutale.

Ils heurtèrent quelque chose. La collision compressa toutes les vertèbres d’Antoinette. La porte de la cale, se dit-elle – Xavier avait pressurisé la fosse afin que ses singes puissent travailler sans scaphandre. Le vaisseau venait de rentrer dans la porte.

Le vaisseau remonta. Elle éprouva une impression de vide au creux de l’estomac.

Et puis il retomba.

Cette fois, il n’y eut qu’un choc sourd lorsqu’ils heurtèrent la porte. Par la vitre, Antoinette vit la fumée orange se dissiper instantanément. La fosse venait de se dépressuriser. Les parois s’éclipsèrent et le vaisseau s’engagea dans le vide de l’espace.

— Arrêtez ça ! s’écria Tic-Tac.

— J’en suis bien incapable, mon pote, rétorqua Xavier.

— C’est un truc ! fit l’araignée. Vous vouliez depuis le début que nous montions à bord du vaisseau !

— Eh bien, vous n’avez qu’à porter plainte, rétorqua Xavier.

— Xavier… commença Antoinette.

Elle n’eut pas besoin de hurler. Un silence de mort régnait à bord de l’Oiseau de Tempête alors même qu’il raclait ce qui restait de la porte de la cale.

— Xavier, je t’en prie, dis-moi ce qui se passe.

— J’ai bricolé un programme d’urgence, fit Xavier. Je me doutais bien qu’il servirait un jour, si nous nous retrouvions dans une situation de ce genre.

— Une situation de ce genre ?

— Eh bien, on dirait que ça en valait la peine, conclut-il.

— C’est pour ça qu’il n’y avait pas de singes au travail ?

— Eh, fit-il avec une feinte indignation. Fais-moi la grâce de reconnaître que je suis parfois capable de prévoyance.

Ils étaient en apesanteur. L’Oiseau de Tempête s’éloignait du Carrousel de New Copenhagen au milieu d’une petite constellation de débris. Antoinette inspecta les dégâts avec une fascination involontaire. Ils avaient fait un trou en forme de vaisseau spatial dans la porte de la fosse.

— Putain de merde, Xav ! Tu as une idée de ce que ça va nous coûter ?

— Bah, on sera un peu plus longtemps dans le rouge. Je me suis dit que ça en valait la peine.

— Ça ne servira à rien, reprit Tic-Tac. Nous sommes toujours là, et vous ne pouvez rien faire qui ne vous retombe sur le nez à la puissance dix. Alors oubliez la dépressurisation ou les schémas de poussée extrême. Ça ne marchera pas. Le problème auquel vous étiez confrontés il y a cinq minutes est toujours d’actualité.

— La seule différence, reprit M. Porky, c’est que vous venez d’épuiser le crédit de bienveillance dont vous disposiez auprès de nous.

— Vous étiez sur le point de lui fendre le crâne pour accéder à ses souvenirs, répondit Xavier. Si c’est l’idée que vous vous faites de la bienveillance, vous pouvez vous la rouler en pointe et vous la carrer…

— Vous n’auriez rien appris, de toute façon, coupa Antoinette, parce que je ne sais vraiment pas où Clavain a bien pu aller. Mais je ne vous l’ai peut-être pas dit assez clairement ?

— Le scrapeur, monsieur Porky, ordonna Remontoir.

L’appareil à moitié monté flottait dans la cabine. M. Porky l’avait lâché pendant la procédure de désaccouplement. Il foudroya son acolyte du regard.

— S’il vous plaît, monsieur Porky, reprit Tic-Tac avec une emphase exagérée.

— Oui, monsieur Tic-Tac, répondit le porcko avec la même politesse insultante.

Le porcko farfouilla dans son harnais. Il avait presque réussi à s’en extraire quand le vaisseau fit une embardée. Le scrapeur était la seule chose qui n’était pas attachée. Il s’écrasa sur l’une des parois inébranlables de l’Oiseau de Tempête et explosa en une demi-douzaine de pièces étincelantes.

Xavier n’avait tout de même pas pu programmer ça. Si ? se demanda Antoinette.

— Futé, commenta Tic-Tac. Mais pas assez futé. Maintenant, il va falloir qu’on emploie d’autres moyens pour vous faire parler, pas vrai ?

Le vaisseau était désormais en accélération constante, pourtant Antoinette n’entendait rien, et elle commençait à trouver ça bizarre. Les fusées chimiques faisaient du bruit : leurs vibrations se transmettaient par la structure de la coque, même dans le vide. La propulsion ionique était silencieuse, mais incapable d’assurer une accélération de ce genre. D’un autre côté, le moteur à fusion, le tokamak, était rigoureusement silencieux, étant suspendu dans un réseau de champs magnétiques.

Ils étaient en mode de propulsion fusion.

Putain de merde…

L’utilisation des moteurs à fusion dans la Ceinture de Rouille était passible de la peine de mort. Le seul fait d’utiliser les fusées nucléaires aussi près d’un carrousel leur aurait déjà valu un châtiment exemplaire. C’était un truc à se faire retirer sa licence de vol spatial à vie. Mais la fusion était une énergie potentiellement mortelle. Une flamme de fusion mal dirigée pouvait anéantir un carrousel en quelques secondes…

— Xavier, si tu peux faire quelque chose, je t’en supplie, remets-nous immédiatement sur chimique…

— Désolé, Antoinette, mais je m’étais dit que c’était ce qui valait le mieux.

— Tu t’étais dit ça ?

— Oui, et j’en assumerai toute la responsabilité s’il le faut. Mais écoute, nous sommes pris en otage, là. Ça change les règles. La meilleure chose qui pourrait nous arriver tout de suite, ce serait que la police vienne aux nouvelles. Eh bien, je me contente d’agiter un chiffon rouge.

— Ça paraît génial en théorie, Xav, mais…

— Il n’y a pas de « mais ». Ça va marcher. Ils vont voir que j’ai délibérément évité les habitations avec la flamme. En réalité, le schéma de pulsation dissimule une modulation de SOS, bien qu’elle soit beaucoup trop rapide pour que nous la percevions.

— Tu espères que les flics vont la repérer ?

— Non, mais ils vérifieront qu’elle y était après coup, et c’est tout ce qui compte. Ils verront que c’était manifestement une tentative pour appeler à l’aide.

— J’admire votre optimisme, fit Tic-Tac. Mais ça ne passera jamais devant les tribunaux. Vous n’aurez pas l’occasion de vous expliquer. Ils vont simplement vous descendre en flamme pour avoir violé le protocole.

— Il a raison, renchérit M. Porky. Si vous voulez vivre, je vous conseille de faire faire demi-tour à ce vaisseau et de filer droit vers le Carrousel de New Copenhagen.

— Retour à la case départ ? Vous voulez rire !

— C’est ça ou la mort, monsieur Liu.

Xavier déboucla son harnais.

— Vous deux, fit-il en indiquant les deux visiteurs, vous feriez mieux de rester tranquilles. Dans votre propre intérêt.

— Et moi ? demanda Antoinette.

— Reste où tu es, c’est plus sûr. Je reviens d’ici une minute.

Elle n’avait pas le choix. Xavier était le seul à connaître le programme qu’il avait chargé dans la Bête, et si elle commençait à aller et venir, elle risquait de se faire mal en cas de changement de trajectoire ou de poussée. Ils auraient tout le temps de s’expliquer plus tard, se dit-elle – elle n’était pas ravie qu’il ait installé tout ce fatras sans la prévenir, mais pour le moment force lui était d’admettre que Xavier tenait le bon bout. Même si ça ne leur permettait, en fin de compte, que de gagner quelques minutes de vie.

Xavier disparut vers la passerelle de commandement.

Elle foudroya Tic-Tac du regard.

— J’aimais beaucoup mieux Clavain que vous, vous savez.

 

 

Une fois sur la passerelle de l’Oiseau de Tempête, Xavier referma soigneusement la porte derrière lui et prit place au poste de pilotage. Les écrans de bord étaient toujours en mode diagnostic profond, ce qui n’était vraiment pas ce à quoi on pouvait s’attendre à bord d’un vaisseau en plein vol. Xavier passa les trente premières secondes à restaurer l’affichage normal en mode avionique, amenant le vaisseau à quelque chose qui ressemblait au statut de vol routinier normal. Une voix synthétique commença aussitôt à protester qu’il devait couper les moteurs à fusion, parce que, selon huit rayons transpondeurs locaux, il était toujours à l’intérieur de la Ceinture de Rouille, et qu’il n’avait donc pas le droit d’utiliser un mode de propulsion plus puissant que les fusées chimiques…

— La Bête ? murmura Xavier. Il vaudrait mieux obtempérer. Ils nous ont repérés, maintenant, j’en mettrais ma tête à couper.

La Bête ne répondit pas.

— C’est sans risque, continua Xavier dans un souffle. Antoinette est dans le bas du vaisseau, avec les deux crétins. Elle n’ira nulle part tout de suite.

Quand le vaisseau s’adressa à lui, ce fut d’une voix bien plus basse et douce que lorsqu’il s’adressait à Antoinette :

— J’espère que nous avons bien agi, Xavier.

Une vibration ébranla le vaisseau alors que les fusées nucléaires remplaçaient en douceur les propulseurs à fusion. Xavier était à peu près sûr qu’ils se trouvaient toujours à moins de cinquante kilomètres du Carrousel de New Copenhagen, ce qui voulait dire que même l’emploi des fusées nucléaires était en contradiction avec une liste de règles et de lois longue comme le bras, mais il tenait encore à attirer l’attention.

— Moi aussi, la Bête. Moi aussi. Enfin, nous ne devrions pas tarder à être fixés.

— Je devrais réussir à dépressuriser le vaisseau. Tu pourrais faire revêtir un scaphandre à Antoinette sans que les deux autres fassent des histoires ?

— Ce ne sera pas facile. Je suis déjà inquiet à l’idée de les laisser seuls en bas. Je ne sais pas combien de temps ils vont mettre avant de se décider à venir aux nouvelles. Enfin, si je pouvais les attirer dans un compartiment et elle dans un autre…

— Je devrais pouvoir effectuer une dépressurisation sélective, en effet. Mais je ne l’ai jamais fait, et je ne sais pas si ça marchera du premier coup.

— Nous ne serons peut-être pas obligés d’en arriver là si les gros bras de la Convention nous tombent dessus avant.

— Quoi qu’il arrive, il y aura du grabuge.

Xavier savait interpréter l’intonation de la Bête.

— Antoinette, tu veux dire ?

— Il se peut, Xavier, qu’elle ait des questions à poser auxquelles tu auras du mal à répondre.

Xavier hocha la tête avec morosité. C’était la dernière chose à laquelle il avait envie de penser pour l’instant, mais il ne pouvait pas dire le contraire.

— Clavain avait des doutes à ton sujet, mais il a eu le bon sens de ne pas demander à Antoinette ce qui se passait.

— Tôt ou tard, il faudra bien qu’elle le sache. Jim n’a jamais voulu que ce soit un secret jusqu’à la fin de ses jours.

— Pff… D’accord, mais pas aujourd’hui, soupira Xavier. Pas ici, pas maintenant. Nous avons assez de soucis comme ça.

C’est alors que quelque chose sur la console attira son attention. C’était sur l’écran radar tridimensionnel : trois icônes qui fonçaient en direction du carrousel. Elles se déplaçaient très vite, selon des vecteurs qui les amèneraient à proximité de l’Oiseau de Tempête en un clin d’œil.

— Eh bien, Xavier, tu voulais une réponse, reprit la Bête. On dirait que c’en est une.

Ces temps-ci, les vedettes de la Convention n’étaient jamais très loin du Carrousel de New Copenhagen. Si ce n’était pas après Antoinette qu’ils en avaient – ce qui était souvent le cas – c’était après quelqu’un d’autre. Les autorités avaient très probablement été alertées qu’il se passait quelque chose dès que l’Oiseau de Tempête avait quitté la cale sèche. Xavier espérait juste que ce n’était pas le flicoïde de la Convention qui s’était tant intéressé aux affaires d’Antoinette.

— Tu crois que c’est vrai, qu’ils pourraient nous éliminer sans même nous demander pourquoi nous avons utilisé les propulseurs à fusion ?

— Je n’en sais rien, Xavier. À l’époque, je n’étais pas précisément fanatique des autres options.

— Non… tu as bien joué le coup. C’est ce que j’aurais fait. Ce qu’Antoinette aurait fait, probablement. Et sans doute Jim Bax aussi.

— Les vaisseaux seront à portée d’abordage d’ici trois minutes.

— Alors, facilitons-leur les choses. Je vais retourner voir ce que font les autres.

— Bonne chance, Xavier.

Il regagna tant bien que mal l’endroit où Antoinette attendait. À son grand soulagement, Tic-Tac et le porcko étaient toujours sagement assis. Il sentit son poids diminuer. La Bête avait coupé les moteurs atomiques.

— Alors ? demanda Antoinette.

— Tout va bien, répondit Xavier avec une confiance qu’il était loin d’éprouver. La police sera là d’un moment à l’autre.

Le temps qu’ils se retrouvent en apesanteur, il avait pris place dans un siège. Quelques secondes plus tard, il sentit une série de chocs sourds alors que la police fixait ses grappins sur la coque. Jusque-là, ça va, se dit-il. Au moins, les autorités allaient monter à leur bord ; c’était toujours mieux que d’être tiré à vue. Il pourrait faire valoir ses arguments et, même si ces salauds tenaient à avoir la peau de quelqu’un, il pensait pouvoir éviter le pire à Antoinette.

Il sentit un courant d’air. Ses tympans claquèrent. Comme si le vaisseau était dépressurisé, mais la sensation passa avant qu’il n’ait le temps d’avoir vraiment peur. L’air était à nouveau immobile ; il entendait, au loin, des claquements et des gémissements de tôle tordue et déchirée.

— Que se passe-t-il ? demanda M. Porky.

— La police a dû se frayer un chemin à travers notre sas, répondit Xavier. Un léger différentiel de pression entre le leur et le nôtre. Ils auraient pu entrer normalement – qu’est-ce qui les en empêchait ? –, mais ils ne devaient pas avoir envie d’attendre que le sas effectue son cycle.

Les bruits mécaniques se rapprochèrent.

— Ils ont envoyé un flicoïde, nota Antoinette. Je déteste les flicoïdes.

Le flicoïde arriva presque aussitôt après. Antoinette tiqua en le voyant se déployer dans la pièce tel un pliage japonais noir, maléfique. Ses appendices tranchants comme des lames de rasoir décrivirent des arabesques mortelles dans la pièce. Xavier cilla en voyant un bras armé passer à quelques pouces de ses yeux, fouettant l’air dans un léger sifflement. Même le porcko donnait l’impression qu’il aurait préféré être ailleurs.

— Ce n’était pas malin, fit M. Porky.

— Nous ne vous aurions pas fait de mal, ajouta Tic-Tac. Nous voulions juste un ou deux renseignements. Maintenant, vous allez avoir de sacrés ennuis.

— Vous aviez ce scrapeur, répliqua Xavier.

— Ce n’était pas un scrapeur, rectifia M. Porky. Juste un système de play-back eidétique. Vous ne risquiez absolument rien.

— Ce vaisseau est enregistré au nom d’Antoinette Bax, commença le flicoïde en s’approchant suffisamment pour qu’elle perçoive un bourdonnement assourdi et l’odeur d’ozone de son taser. Vous avez enfreint les lois de la Convention de Ferristown sur l’utilisation des propulseurs à fusion dans les limites de la Ceinture de Rouille, ci-devant connue sous le nom d’Anneau de Lumière. C’est une infraction de troisième catégorie punie de mort neurale irréversible. Veuillez vous soumettre à l’identification génétique.

— Hein ? ! s’exclama Antoinette.

— Ouvrez la bouche, mademoiselle Bax. Et ne bougez plus.

— C’est encore vous, hein ?

— Moi, mademoiselle Bax ?

La machine extruda deux manipulateurs à pointe de caoutchouc et lui coinça la tête. Ça lui fit mal, et ça continua à lui faire mal, comme si elle avait le crâne pris dans un étau. Un autre palpe jaillit d’une trappe jusqu’alors invisible de la machine. La chose se terminait par une petite lame incurvée comme une faucille.

— Ouvrez la bouche.

— Non, fit-elle, sentant les larmes lui picoter les yeux.

— Ouvrez la bouche.

La petite lame maléfique – qui était tout de même assez longue pour trancher un doigt – planait à deux centimètres de son nez. Elle sentit la pression augmenter. Le bourdonnement de la machine s’intensifia, devint une lente pulsation orgasmique.

— Ouvrez la bouche. Dernier avertissement.

Elle ouvrit la bouche, moins pour obéir au flicoïde que pour gémir de douleur. L’instrument se darda si vite qu’il devint flou. Elle sentit quelque chose de froid dans sa bouche, et eut une brève sensation de métal lui raclant la langue.

La machine retira la lame. Le palpe se replia, se rétractant dans une ouverture apparemment spécifique du bâti central et compact du flicoïde. Quelque chose bourdonnait et cliquetait à l’intérieur : un séquenceur rapide, sans aucun doute, comparant son ADN avec les fichiers de la Convention. Elle entendit le gémissement crescendo d’une centrifugeuse. Le flicoïde lui maintenait toujours la tête dans une étreinte implacable.

— Lâchez-la, fit Xavier. Vous avez ce que vous voulez. Maintenant, lâchez-la.

Le flicoïde libéra Antoinette. Elle chercha son souffle, essuya son visage ruisselant de larmes. Puis la machine se tourna vers Xavier.

— Interférer avec les activités d’un auxiliaire de la force publique ou d’un délégué mécanique officiel de la Convention de Ferristown constitue une infraction de première…

Il ne prit pas la peine d’achever sa phrase. Il braqua son bras taser vers Xavier et lui effleura la poitrine avec ses électrodes crépitantes. Xavier poussa une sorte de jappement et se tordit de douleur. Puis il resta parfaitement inerte, bouche bée et les yeux grands ouverts.

— Xavier !… s’écria Antoinette.

— Il est mort, fit Tic-Tac en débouclant son harnais. Nous devons faire quelque chose.

— Qu’est-ce que vous en avez à foutre ? lança Antoinette. C’est votre faute, tout ça.

— Aussi difficile à croire que ça puisse être, ça ne nous est pas égal, fit-il en se levant.

Il agrippa le premier point d’ancrage à sa portée. La machine se tourna vers lui. Tic-Tac ne se laissa pas impressionner. Il était le seul à ne pas avoir manifesté de crainte à l’entrée du flicoïde.

— Laissez-moi passer. Je veux l’examiner.

La machine s’approcha en tanguant de Tic-Tac. Elle s’attendait peut-être à ce qu’il s’écarte au dernier moment, ou à ce qu’il se recroqueville dans une attitude défensive. Il ne battit même pas d’un cil. Le flicoïde s’arrêta, en bourdonnant et en cliquetant furieusement, se demandant à l’évidence quelle attitude adopter.

— Reculez ! ordonna-t-il.

— Laissez-moi passer, ou vous aurez commis un meurtre. Je sais que vous êtes manipulé par un cerveau humain, et que vous comprenez aussi bien que moi le concept d’exécution.

La machine releva le taser.

— Ça ne vous servira à rien, soupira Tic-Tac.

Le flicoïde appuya le taser sur sa poitrine, juste sous la clavicule. L’éclair crépitant qui dansait entre les électrodes comme une anguille prisonnière dévora le tissu de sa tunique, mais Tic-Tac ne fut pas paralysé. Et son visage n’exprima pas la moindre douleur.

— Ça ne marchera pas sur moi, dit-il. Je suis un Conjoineur. Mon système nerveux n’est pas complètement humain.

Le taser commençait à entamer sa chair. Pour la première fois de sa vie, Antoinette sentit l’odeur à nulle autre pareille de la chair brûlée.

Tic-Tac tremblait. Sa peau était plus pâle et cireuse que jamais.

— Ça ne servira… fit-il d’une voix tendue.

La machine abaissa le taser, révélant une affreuse trace de brûlure d’un demi-pouce de profondeur. Tic-Tac essayait encore d’achever la phrase qu’il avait commencée.

La machine l’écarta avec l’embouchure circulaire et émoussée de sa mitraillette Gatling. Il y eut un craquement d’os. Tic-Tac s’écrasa contre le mur et resta inerte. Il aurait aussi bien pu être mort. D’un autre côté, il n’avait jamais eu l’air particulièrement vivant non plus. Ça puait la chair calcinée dans la cabine. Et cette odeur-là, se dit Antoinette, elle n’était pas près de l’oublier.

Elle regarda à nouveau Xavier. Tic-Tac s’apprêtait à intervenir en sa faveur. Il était « mort » depuis une demi-minute peut-être. Contrairement à Tic-Tac, et aux araignées en général, Xavier n’avait pas une panoplie de machines complexes dans le cerveau pour stopper la dégradation des processus cérébraux qui accompagne la perte de circulation. Il n’avait pas plus d’une minute devant lui…

— Monsieur Porky… fit-elle d’un ton implorant.

— Désolé, dit le porcko, mais ce n’est pas mon problème. Je suis déjà mort, de toute façon.

Elle avait toujours mal à la tête. Elle avait sûrement quelque chose de fêlé. Le flicoïde lui avait pratiquement broyé le crâne. Bref, ils étaient morts, de toute façon. M. Porky avait raison. Alors, quelle importance si elle souffrait encore un peu plus ? Elle ne pouvait pas laisser Xavier comme ça sans rien faire.

Elle se leva.

— Stop ! fit le flicoïde. Vous interférez dans une scène de crime. L’interférence dans une scène de crime dûment constatée est une infraction…

Elle s’approcha quand même de Xavier en bondissant de poignée en poignée. La machine avança sur elle – elle entendit le crépitement du taser qui s’intensifiait. Xavier était mort depuis une minute. Il ne respirait pas. Elle lui prit le pouls, en vain. Mais s’y prenait-elle bien ? se demanda-t-elle frénétiquement. Ou devait-elle lui palper le côté du cou…

Le flicoïde l’éjecta avec désinvolture, comme un fagot de brindilles. Elle se précipita à nouveau sur Xavier, en proie à une colère comme elle n’en avait jamais éprouvé de sa vie. Elle était furieuse, et en même temps terrifiée. Xavier allait mourir – en fait, il était déjà mort. Et elle ne tarderait apparemment pas à suivre le même chemin. Bordel de merde !… Une demi-heure plus tôt, son seul souci était d’éviter la faillite.

— La Bête ! s’écria-t-elle. La Bête, si tu peux faire quelque chose… ce serait le moment !

— Je vous demande pardon, Petite Demoiselle, mais personne ne peut rien faire sans risquer de vous causer plus de désagrément qu’au flicoïde. Je suis vraiment, vraiment désolée.

Antoinette parcourut les parois du regard. Un moment de parfaite immobilité l’enveloppa, tel le proverbial œil du cyclone. C’était la première fois que la Bête lui parlait comme ça. Comme si sa sous-persona s’était spontanément calée sur un programme identitaire différent. Quand Antoinette l’avait-elle jamais entendue parler à la première personne ?

— La Bête… reprit calmement Antoinette. La Bête ?…

Et puis le flicoïde fut sur elle, l’alliage de ses membres dur comme le diamant et aiguisé comme un cimeterre cliquetant et sabrant l’air autour d’elle. Elle se débattit en hurlant alors que la machine la séparait de Xavier. Des blessures occasionnées par les appendices tranchants du flicoïde, son sang s’échappait en longues processions pareilles à des perles, traçant des arcs rouge rubis dans l’air de la cabine. Elle commença à s’affaiblir. Elle sentit qu’elle perdait conscience.

C’est alors que M. Porky bougea. Il se jeta sur la machine. Il n’était pas grand, mais il était d’une force prodigieuse pour sa taille, et il lutta avec l’énergie du désespoir contre les appendices acérés du flicoïde, qui gémissaient et bourdonnaient furieusement. Les arabesques du sang qui jaillissait de ses blessures s’entrelaçaient avec celles qui giclaient des plaies d’Antoinette. L’air s’emplit d’un brouillard écarlate de perles de sang qui se divisaient en gouttelettes de plus en plus fines. Antoinette regarda la machine infliger des balafres sauvages à M. Porky. Des rideaux de sang s’écoulaient hors de lui telles des aurores boréales. M. Porky rugissait de douleur et de colère, mais il se bagarrait toujours. Le taser décrivit une courbe bleue, crépitante, dans l’air. L’embouchure de la mitraillette Gatling commença à tourner encore plus vite, comme si le flicoïde s’apprêtait à arroser la cabine.

Antoinette s’approcha en rampant de Xavier. Ses paumes, ses bras étaient couverts d’entailles. Elle toucha le front de Xavier. Quelques minutes plus tôt, elle aurait pu le sauver, se dit-elle, mais à présent tout était fichu. M. Porky se battait comme un beau diable, mais il perdait, inexorablement. Le flicoïde allait gagner, et il l’écarterait à nouveau de Xavier ; et puis peut-être qu’il la tuerait aussi.

C’était fini. Si seulement elle avait suivi le conseil de son père… Il lui avait bien dit de ne jamais s’occuper des affaires des araignées. Il ne pouvait pas deviner ce qui allait arriver, mais le temps lui avait donné raison.

Désolée, papa, se dit-elle. Je me suis crue plus maligne que toi, mais c’est toi qui avais vu juste. La prochaine fois, je te promets d’être raisonnable…

Le flicoïde cessa de bouger, ses servomoteurs se turent instantanément. Le crachotement de la mitraillette Gatling se réduisit à un grondement et cessa tout à fait. Le taser se mit à vibrer, lança encore deux ou trois étincelles et s’éteignit. Le bruit des servomoteurs décrut jusqu’à ce qu’Antoinette ne l’entende plus du tout. Même le bourdonnement avait pris fin. La machine était simplement figée, telle une vilaine araignée noire maculée de sang qui occupait toute la place dans la cabine.

— Monsieur Porky… comment vous y êtes-vous pris ? réussit-elle à dire.

— Je n’y suis pour rien, répondit M. Porky. À votre place, je me concentrerais plutôt sur lui, ajouta-t-il avec un mouvement de menton vers Xavier.

— Aidez-moi, je vous en prie. Je n’ai plus la force de le faire toute seule.

— Débrouillez-vous.

Elle vit que le flicoïde lui avait infligé des balafres spectaculaires et qu’il saignait abondamment. D’un autre côté, il n’avait pas l’air d’avoir perdu de doigts ou de souffrir de fractures quelconques.

— Je vous en supplie. Aidez-moi à lui faire un massage cardiaque.

— Je me suis juré de ne jamais aider un être humain, Antoinette.

Elle commença à s’affairer quand même sur la poitrine de Xavier, mais à chaque pression elle se vidait de ses forces, et elle était littéralement épuisée.

— Je vous en prie, monsieur Porky… Par pitié…

— Je regrette, Antoinette. N’y voyez rien de personnel, mais…

Elle s’arrêta, en proie à une fureur suprême.

— Mais quoi ?

— Je n’ai vraiment aucune passion pour l’espèce humaine.

— Eh bien, monsieur Porky, j’ai un message pour vous, de la part de l’espèce humaine. Allez vous faire foutre, avec vos préjugés !

Elle se pencha à nouveau sur Xavier et banda ses dernières forces.

L'Arche de la rédemption
titlepage.xhtml
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_015.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_016.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_017.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_018.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_019.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_020.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_021.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_022.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_023.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_024.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_025.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_026.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_027.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_028.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_029.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_030.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_031.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_032.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_033.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_034.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_035.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_036.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_037.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_038.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_039.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_040.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_041.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_042.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_043.html
Reynolds,Alastair-[Inhibiteurs-3]L'Arche de la redemption(2002).French.ebook.AlexandriZ_split_044.html